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De la crise financière américaine de 2008 à l’affaire des Panama Papers, visite en pays et paradis fiscaux de la cupidité et de la prédation.

« Le loup est voleur par instinct et l’homme par cupidité. »

Proverbe russe

Préalable

L’affaire des  « Panama Papers » colle, peu ou prou, à un autre événement panaméen marquant, à venir :  l’inauguration du troisième jeu d’écluses du Canal de Panama. La date officielle retenue est le dimanche 26 juin 2016.

Autre affaire de « liquidités » me direz-vous…

Je profite donc de cette association événements pour rafraîchir un article (initialement du même nom que le film : « Inside Job ») qui avait été, par ailleurs, publié en 2013 sur Réseau Coaching.

Panama Papers et prédation financière

En ce temps-là, et après avoir vu l’excellent film-documentaire réalisé par Charles Ferguson (Inside Job), je m’étais posé la question de la prédation. Car, en effet, ce qui m’apparaissait-là était bien l’agissement d’une poignée d’hommes, tapis dans l’ombre, sous le couvert d’états consentants, déployant des stratégies d’enrichissement mutuel et outrancier à souhaits, sur le dos du monde.

D’un point de vue de la prédation, la ressemblance inter-espèces est saisissante, car en effet, qu’est-ce qu’un prédateur au juste ? Un dictionnaire d’usage nous renseigne :

« Pillard, homme qui vit de rapines , de butin (rare). – Spécialit. (1923). Zool. Se dit d’animaux qui se nourrissent de proies, et par ext. de végétaux qui croissent aux dépends d’autres végétaux jusqu’à la destruction totale ou partielle de ces derniers (Cf. Parasite) (…). »

Inside Job débute donc sur un constat, celui de l’Islande, qui avec ses 320 000 habitants et un PIB de 13 milliards de dollars, subit des pertes bancaires de plus 100 milliards de dollars.

Comment une telle chose a-t-elle pu se produire ?

Le gouvernement de l’Islande lance, en 2000, un « vaste plan de dérégulation ». Il autorise, de fait, de grandes multinationales à s’implanter sur le territoire national. Dans un même temps, « le gouvernement privatise les trois premières banques du pays », ce qui se traduit par une dérégulation financière massive.

Qu’est-ce que la dérégulation financière ?

Une suspension volontaire de contrôle étatique (partiel ou total) sur les différents acteurs en jeu, sur les mouvements et mécanismes financiers en cours : l’acquisition et la proposition de prêts financiers, la conversion des prêts en titres financiers (titrisation), la vente de ces titres sur les marchés financiers, la notation et l’évaluation des titres financiers, la spéculation à la hausse ou à la baisse des valeurs sur le marché.

La finance prend donc les commandes. En l’espace de cinq années, les trois principales banques islandaises, qui n’avaient pas d’expérience significative en matière d’opérations avec l’étranger,  empruntent 120 milliards de dollars (soit l’équivalent de 10 fois l’économie de l’Islande).

Les banquiers et les amis des banquiers s’enrichissent entre eux, sur le dos du contribuable et de son argent placé, et créent une bulle spéculative sans précédent qui conduira directement à la banqueroute du pays.

Les agences de notations (toujours actives aujourd’hui) chargées de la notation et de l’évaluation des titres sur le marché financier encensent le mouvement et attribuent à l’Islande la note la plus haute : A A A.

Bilan pour l’Islande fin 2008 : le chômage triple en 6 mois, un grand nombre d’Islandais ont définitivement perdu l’épargne d‘une vie, le pays fait faillite.

Inside Job est une très belle métaphore de ce que peut-être une forme de prédation humaine, rationnelle et calculée, ce que sont également les moyens de coercition et de domination. Alors même que la prédation instinctive semble être plus équilibrée et juste dans le milieu naturel que celle exercée par l’Homme sur le règne animal, végétal, et humain ; l’homme-prédateur ce suffit à lui-même en poursuivant son désir illimité de jouir de son « droit » à l’exploitation des espèces et des ressources.

D’Inside Job à American psycho…

A la suite de l’exemple islandais, Inside Job opère un virage et nous emporte à l’autre bout du monde pour démonter et démontrer les mécanismes de la crise originelle des États-Unis déclenchée le 15 septembre 2008 par la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers et la chute du plus gros assureur au monde (AIG).

Nous entendons alors des phrases quasi surréalistes provenant du monde de la finance et de la politique, non sans nous rappeler l’univers du roman à succès de Bret Easton Ellis et son adaptation cinématographique (American Psycho) :

  • « Incroyable la quantité de cocaïne que Wall Street peut prendre un soir de semaine » ;
  • Question au Sous-secrétaire au trésor de l’administration Bush : « Souhaitez-vous un contrôle juridique des hauts salaires ? », réponse : « Non » ;
  • Question à un éminent spécialiste du conseil en stratégie et ingénierie financières   : « Vous avez aidé ces gens à tout faire sauter ? », réponse : « On peut dire ça » ;
  • « Énormes profits personnels au détriment des citoyens ».
  • (…)

Cette crise n’est donc pas « accidentelle », elle est de toutes pièces de fabrication humaine assistée. Elle fera basculer plus de 50 millions de personnes sous le seuil de pauvreté. Sait-on quel est le pourcentage de cancers qu’elle aura favorisés ou le nombre de suicides qu’elle aura générés ? Connaît-on le nombre de générations futures qu’elle aura compromises ? Quel héritage et pour combien de temps ?

Le prix Nobel d’économie, Joseph E. Stiglitz, dans son essai, « Le triomphe de la cupidité », nous confie dans sa préface : « Ce n’est pas ce qui était prévu. La théorie économique en vigueur, avec sa foi dans le libre marché et la mondialisation, avait promis la prospérité à tous. »

Plus loin Stiglitz reprend :

« La crise actuelle a révélé des vices fondamentaux du système capitaliste, ou du moins de la variante du capitalisme qui a émergé aux États-Unis dans les dernières décennies du XXème siècle (parfois nommé « capitalisme de style américain » ou « à l’américaine »), (…). »

Il ne s’agissait donc pas d’un simple problème dû au secteur immobilier, comme l’avait déclaré George W. Bush dans l’émission de la NBC, Today Show, en 2008 : « L’économie va mal parce que nous avons construit trop de maisons (…) ».

« Laissez parler les petits papiers… »

Mais comme le disait si talentueusement Georges Brassens : « Le temps n’y fait rien à l’affaire (…) » Nous revoici donc aujourd’hui, en 2016, avec l’affaire des « Panama Papers » ; ou quand un consortium de journalistes indépendants lève un gros lièvre aux « dents qui transpirent », des dents qui railleraient même de la lonsdaléite pure issue du plus profond des plus sombres cratères météoriques.

Que sont les « Panama Papers » ?

Voici une petite synthèse et traduction tirée de l’excellent dossier publié dans le magazine de la presse hispanophone : Vocable Espagnol n°718 (du 28 avril au 11 mai 2016).

Comme le souligne, non sans humour et ironie, la rédactrice en chef de Vocable, Tatiana Dilhat, dans son éditorial titré « Laisser parler les petits papiers… » : « Cela aurait pu être un gros poisson d’avril lâché sur la toile par quelques plaisantins (…) ». Et bien non, il n’en est rien. Les « Panama Papers », ce n’est rien de moins que la publication de 11,5 millions de dossiers qui ont fuité, renvoyant pour la plupart d’entre eux à des paradis fiscaux et supposés servir au blanchiment d’argent (notamment via le réseau financier suisse), aux trafics d’armes et de drogues, et à l’évasion fiscale.

Ce qui correspond à 214 448 sociétés-écran comptant des prête-noms, des directeurs fictifs et des hommes de paille, le tout relié à une clientèle « offshore » établie à l’ombre des paradis fiscaux.

On compte également, dans ce Monopoly mondial de la cupidité, plus de 500 banques et intermédiaires financiers qui auront contribué à la création de 15 000 sociétés « offshore » par l’intermédiaire du cabinet d’avocats Mossack Fonseca.

12 dirigeants nationaux parmi 143 hommes politiques du monde entier ont également pris part au bal masqué.

Les sociétés-écran ont une apparence tout à fait respectable et entretiennent un commerce légitime, mais la confidentialité de mise permet l’occultation,  le détournement et l’évitement des impositions, via un processus connu sous le nom de « stratification ».  Il s’agit d’un dispositif financier, en couches superposées,  rendant la traçabilité des fonds très complexe.

Au final, la cagnotte totale dissimulée dans les paradis fiscaux du monde entier s’élèverait à 22.9 billions de dollars, ce qui équivaut à la production économique annuelle de l’Union Européenne et du Japon combinée.

Au moment même, ou le Canal de Panama s’apprête à ouvrir ses nouvelles vannes afin que le commerce mondial s’écoule à flots; le président panaméen Juan Carlos Varela annonce la création d’un comité d’experts nationaux et internationaux. Les journalistes de l’ICIJ (Consortium International des Journalistes d’ Investigation), à l’instar du FLNJ (Front de libération des nains de jardin) ont à présent leur front de libération des « Panama Papers ».

Bibliographie recommandée

  1. Magazine Vocable Espagnol n°718 (du 28 avril au 11 mai 2016)
  2. Joseph E. Stiglitz, Le triomphe de la cupidité, Arles, Éditions Babel Actes Sud, 2010
  3. Norbert Gaillard, Les agences de notation, Paris, Editions La Découverte, Collection Repères, 2010

Filmographie recommandée

  1. American Psycho : film de Mary Harron d’après le best-seller de Bret Easton Ellis, 2000
  2. Fight Club : film de David Fincher adapté du roman éponyme de Chuk Palahnuik, 1999
  3. Le monde selon Stiglitz, périls et promesses de la globalisation : film-documentaire de Jacques Sarasin, 2009
  4. Inside Job : film-documentaire de Charles Ferguson, 2010
  5. Paul Virilio, Penser la vitesse : film-documentaire de Stéphane Paoli, 2008

Ressources en ligne

  1. http://www.vocable.fr/videos-espagnol/
  2. https://panamapapers.icij.org/
  3. https://www.icij.org/

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